Accueil Le Temps des Etudes... Toute une histoire !... Et si vous me lisiez... A quoi servent les bons Amis ?... Des Vacances à Paris

Jean SEGURA                                                                                    

Contact par e-mail : segura.jean@wanadoo.fr

www.jeansegura.fr

Aux Innocents

Aux Innocents… brocante postmoderne dans le Paris des années 1970

par Jean SEGURA

9 février 2014

Chronique d'un magasin de brocante au 46 de la rue Saint-Denis, dans le quartier des Halles du Paris des années 1970.

 

La boutique d’antiquités brocante Aux Innocents… ouvre ses portes en avril 1974 au 46 rue Saint-Denis, Paris 1er. Elle tient son nom de son emplacement géographique : juste en face de la Fontaine des Innocents, - édifice Renaissance construit en 1549 par Pierre Lescot (architecte) et Jean Goujon (sculpteur) - alors protégée par des échafaudages de chantier. Car depuis 1971, la démolition des Pavillons Baltard a déjà commencé et au fond du trou des Halles s'active une noria incessante de bulldozers, camions bennes, camions toupies et autres engins de chantier. Dans ce paysage dévasté et labouré par les machines, mi bourbier, mi terrain vague, Marco Ferreri tourne en 1973 un western burlesque et baroque, Touche pas la femme blanche (1974), avec Catherine Deneuve, Marcello Mastroianni et Michel Piccoli.

La Fontaine des Innocents, construite en 1549 par Pierre Lescot et Jean Goujon, face au 46 rue Saint Denis, Paris 1er.Gravure du XIXe siècle

Au bord du trou de la honte

Touche pas la femme blanche

La cavalerie des tuniques bleues au fond du trou des Halles en 1973 dans Touche pas la femme blanche (1974) western parodique de Marco Ferreri. ©DR

Autour du « trou de la honte » (comme certains parisiens l’ont appelé), nombreuses sont devenues vacantes les boutiques de fournitures des commerces d’alimentation, n’ayant plus de raison économique de rester après le transfert du marché des halles parisiennes à Rungis. Les propriétaires bailleurs, en attendant de meilleurs jours (après la fin du chantier), rentabilisent les lieux comme ils peuvent. C’est alors l’époque florissante des baux précaires de trois ans dans laquelle vont s’engouffrer des colons venus de différents horizons. La terre et la poussière des Halles en jachère vont devenir une terra incognita sur laquelle s’aventurent ces nouveaux pionniers : brocanteurs venus des puces d’Aligre, Montreuil, Vanves et Saint Ouen, artistes branchés et underground ayant fui le Quartier Latin déjà gentrifiés ou délogés du périmètre de la gare Montparnasse (également en grand chantier depuis la fin des années 60), anciens soixante-huitards, marginaux, déclassés, originaux.

Un morceau de Swinging London à Paname

Ainsi au voisinage de l’ex Ventre de Paris, dans les rues Saint-Denis, Berger, Pierre Lescot, de La Grande Truanderie, des Lombards, de La Ferronnerie, des Bourdonnais ou place Sainte Opportune, vont fleurir brocanteurs, friperies, libraires et disquaires collectors, restaurants et boutiques branchés ; transformant en moins de cinq ans un quartier né sous Napoléon III en un village postmoderne.

Les fondateurs d’Aux Innocents, des brocanteurs professionnels tous originaires des Puces de Saint Ouen, s’appellent Dimitri, Michel, Patrick et Jean Segura ainsi que Suzannah Boffey, une anglaise venue à Paris apporter une touche de son Swinging London. A cette liste s'ajoute Harry, venu de Berlin. Ces « brocs » partagent un goût pour une marchandise hétéroclite incarnant l’esprit « rétro » des années 1970 : meubles et bibelots art-nouveau et art-déco, jouets anciens, mobilier de manèges et autres jeux de fêtes foraines, plâtres et plaques émaillées publicitaires, robes, vêtements et bijoux vintage des années 1920 à 1950. La boutique, étroite en façade, est en réalité très profonde. Un grand sous-sol d’une surface équivalente est également ouvert au public. Pendant seize mois, les clients et visiteurs avertis de ce que se passe aux Halles vont fréquenter cette boutique baroque et sympathique, qu’ils viennent acheter … ou simplement regarder par curiosité ; d’autant que dans les environs d’autres brocantes prestigieuses attirent la clientèle branchée de la capitale.

 

Jean Segura, cofondateur d'Aux Innocents et sa mère, en avril 1974, au 46 rue Saint Denis, Paris 1er

 

Pendora Gérard et Dominique Decoster, au bord du trou des Halles dans les années 1970, encadrant un mannequin devant leur boutique Pendora de Luxe, 12 Pierre Lescot à Paris 1er. © DR

Sur le même trottoir, au 62 rue Saint-Denis à l'angle du 2 de la rue de La Cossonnerie, Tribulum créé par Jean-Paul Favand (futur fondateur conservateur du Musée des Arts Forains à Paris et président des Pavillons de Bercy)   ; au 12 rue Pierre Lescot, Pendora de Luxe fondé par Gérard Decoster - et sa femme Dominique - , chantre des arts modestes et devenu grand collectionneur d’objets autour du thème du Surf  ; rue des Halles (puis plus tard rue Greneta), Arts & Medias, qui détient l'une des plus belles collections de miroirs et enseignes sérigraphiées publicitaires. Non loin de là, place Saint-Opportune, Jean-Bernard Cardon et Alain Menard, deux amoureux du vêtement vintage américain et britannique tiennent une friperie chic et dandy, Les Messageries : on y trouve des chemises à manches courtes au design Hawaï et d'autres à manches longues en gabardine, des brown buck shoes, chaussures américaines en croute avec semelles en gomme rouge de marque Cole Haan, des impermébables Burberry ou Aquascutum, des dufflecoat, etc.

Bohèmes et dandys au cœur des Halles

Marc Zermatti ouvre le magasin de disques underground Open Market en 1972 © Andrew A. Forrest

Albert "Rocky", fondateur en 1974 du salon de coiffure très tendance Rock Hair, circa 1980 © DR

Gérard Decoster, créateur de la boutique galerie Pendora de Luxe © DR

Premières échoppes tendance et premiers restos américains

 

D’autres boutiques et enseignes participent de cette implantation « new age » comme le salon de coiffure Rock Hair, 9 rue de La Ferronnerie, de Albert "Rocky" Nirschl (Rocky Rock Hair) qui ouvre la même année que notre boutique Aux Innocents, en 1974. C'est le temps des premiers restaurants américains ou américanisant comme Mother Earth et Le Diable des Lombards , respectivement au 66 et 64 rue des Lombards, Front Page, rue Saint Denis, et Joe Allen , 30 rue Pierre Lescot.

Rock Hair, 7 boulevard Beaumarchais à Paris 4er, dans les années 2000 : une ambiance "punk" qui n'est pas sans rappeler celle qui régnalt dans le premier salon ouvert au 9 rue de la Ferronnerie plus de trente ans auparavant © DR

 

Mother Earth, restaurant américain à l'ambiance hippie, au 66 rue des Lombards à Paris 1er. © DR

Joe Allen, restaurant américain à la sauce newyorkaise ouvert en 1972, l'un des seuls survivants en 2014 de l'âge d'or des Halles © DR

 

Il y a aussi le magasin de disques rock Open Market, 58 rue des Lombards, fondé en décembre 1972 par Mark Zermati et Jacques Dauty, rejoints par le journaliste Yves Adrien (entré à Rock & Folk en 1971, à l'âge de 20 ans), espace incubateur de la vague punk qui va bientôt déferler : on y trouve des vinyles d’import US avec des pièces introuvables comme des enregistrements pirates des Rolling Stones (Beautiful Delilah).

Deux vues de L'Open Market, 58 rue des Lombards à Paris 1er, ouvert en décembre 1972, un magasin de disques underground fondé par Marc Zermati (à gauche sur la palissade de chantier) Photos © Andrew A. Forrest & DR.

 

Autre curiosité du quartier située 25 rue de La Reynie (à l'emplacement de l'actuel Bistrot Romain, à l'angle de la rue Saint-Denis), la librairie Pellucidar (nom tiré de l'œuvre d' Edgar Rice Burroughs , l'auteur de Tarzan), tenue par Henri Delmas et Alain Julian, deux barbus spécialistes de science fiction et futurs auteurs de Le Rayon SF (Science-fiction : Catalogue bibliographique de science-fiction, utopies, voyages extraordinaires) aux éditions Milan (1983). Pellucidar, dont la vitrine est garnie d'affiches et de documents imprimés (dont le "J'accuse" de Zola), s'apparente à un centre d'archives de magazines et d'ouvrages spécialisés dans la politique et la culture populaire : cinéma, science-fiction, bande-dessinée, etc, devançant par l'esprit et le style la librairie La Galcante, qui ouvrira ses portes en 1975 dans le même quartier, 52 rue de l'Arbre Sec.

La Galcante, librairie aux mille trésors de la presse et des vieux papiers ouvre ses portes en 1975

Le temps des enseignes de magasins de mode

Aux Innocents est sur le parcours de la faune bohème et dandy qui fréquente ce nouveau quartier à la mode. On y remarque parmi ses clients Coluche, Emmanuelle Khanh, Pascal Bonitzer, Jean-Paul Favand lui-même venu enrichir sa collection d’objets forains, et des marchands venus de Londres, Dusseldorf et Leningrad. Harry, l’un des cofondateurs des Innocents, achète lui aussi des raretés pour son autre magasin situé à Berlin-Ouest. Maître Hervé Poulain, alors jeune commissaire priseur (depuis 1969) vient chercher l’inspiration dans ce qui ressemble plus à une galerie qu’à un magasin.

Après seize mois d’aventure, les partenaires se séparent et Aux Innocents ferme définitivement ses portes en décembre 1975. La styliste Popy Moreni s'installe alors au 46 de la rue Saint-Denis, boutique qui deviendra un temps le magasin de prêt-à-porter, Nympheas avant d'être finalement revendu à l'enseigne Kookaï dont le nom ornait toujours la façade en 2014.

Jean SEGURA

Le 46 rue Saint-Denis, à l'angle de la rue Berger dans les années 2010, rien n'a changé de l'architecture de cet immeuble pré-haussmannien © Google

Voir également

Les Halles années 1970

Andrew A. Forrest Photographies de Paris Les Halles, 1976/76, portraits de Marc Zermati, "Rocky " Rock Hair, Mother Earth, etc

Les Halles sur le site Paris 70 de Bernard Bacos

Aux Innocents…

Aux Innocents… brocante postmoderne dans le Paris des années 1970 par Jean Segura

Open Market

Mark Zermati Mo(de) father, mode d'emploi - Interview: Bester & Charles Von Strychnine, site gonzai.com

Yves Adrien - Ailleurs & Higher - Portrait par Serge Kaganski, Les Inrocks, 25 avril 2000

Le Baiser Salé Jazz Soul Club, au 58 rue des Lombards, emplacement du magasin de disques Open Market ouvert en décembre 1972.

Pendora De Luxe

Gérard Decoster, chevalier de l’art modeste par Jean Segura

Pendora de Luxe sur le site Paris 70

Gérard Decoster - Blog officiel sur le site Orange

Rock Hair

Rock Hair - enseigne présente dans les années 2010 : respectivement au 7 boulevard Beaumarchais, Paris 4e  ; et depuis 1995 au 68 quai Jemmapes, Paris 10e, le salon du 9 rue de la Ferronnerie ayant fermé ses portes en 1996.

Tribulum

Jean-Paul Favand - Portrait sur le site de France Culture

Pavillons de Bercy - site officiel

Musée des Arts Forains - site officiel

Accueil Le Temps des Etudes... Toute une histoire !... Et si vous me lisiez... A quoi servent les bons Amis ?... Des Vacances à Paris