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Jean SEGURA                                                                                    

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Gourgas Monoblet CÚvennes Gard

GOURGAS, en 2008. © Jean Segura

   

Paris, 30 mars 2008

NOUS AVONS TANT AIMÉ GOURGAS

textes et photos par Jean SEGURA

 

 

En souvenir de :

Danièle DREVET- Michel FIANT - Philippe GARNIER - Félix GUATTARI - Joël GRYNBAUM - Marie-Hélène MAZAURIC - Roland MICHENET -

Maurice NAJMAN - Claude POIZOT - Patrice RAMON - Claude SCHALSCHA - Joël SIPOS

Et de mes années passées avec mes amis de l'AMR

 

GOURGAS , MAISON BLEUE SUR LA COLLINE

Gourgas Monoblet CÚvennes Gard          Gourgas Monoblet CÚvennes Gard

Les jumelles (Rouquette et Saint Chamand) qui surplombent Gourgas, vues depuis le domaine de Sollier

Au tournant des années 60 et 70, un lieu dans les Cévennes a représenté un Eden de liberté, d'intelligence et d'imagination, Gourgas : une abbaye séculaire bâtie sur une colline perdue dans la garrigue entre Monoblet et Saint Hippolyte du Fort (dans le Gard) que le psychanalyste Félix Guattari (co-mentor de l'antipsychiatrie avec Gilles Deleuze) avait acquis en 1967.  

Alors sans eau ni électricité, Gourgas devient, après des travaux d'aménagement, un lieu où se retrouvent ouvriers, étudiants, artistes, enseignants, architectes, psychiatres. Le « pionnier du travail social »   Fernand Deligny, ancien instituteur qui avait fondé en 1948 la Grande Cordée, réseau d'hébergement de jeunes délinquants et caractériels, aidé par Jacques Lin, ancien ouvrier électricien chez Hispano-Suiza, va faire de Gourgas pendant quelque temps un havre d'accueil pour des enfants et adultes autistes venant d'institutions psychiatriques comme La Borde.

Gourgas Monoblet CÚvennes Gard

Gourgas depuis le domaine de Sollier au téléobjectif.

Louis Orhant, dit Mimir.

Guattari, qui ne vit pas à Gourgas, laisse la gestion des lieux à Louis Orhant, autre ancien ouvrier métallurgiste ex-membre du Parti Communiste.

Durant la guerre d'Algérie, Orhant avait déserté le 458ème régiment d'artillerie en septembre 1956, et s'était réfugié en Suisse où il rencontra l'ancien séminariste Jacques Berthelet qui avait mis en place à Yverdon (ville thermale du canton de Vaud) une structure d'accueil pour les déserteurs et insoumis de l'armée française. À l'automne 1958, Orhant fonde avec Berthelet le mouvement « Jeune Résistance », rejoint par d'autres réfractaires comme Jean-Louis Hurst et Gérard Meïer. Jeune Résistance qui oeuvre en région lyonnaise, et surtout marseillaise, se rapproche naturellement du réseau Jeanson d'aide aux combattants algériens dit « des porteurs de valises », avant d'évoluer vers le trotskisme, comme l'indique Tramor Quemeneur (1). Plusieurs de des dirigeants de IVe Internationale (dont Michel Raptis) soutiennent alors de façon active le FLN algérien dans son combat contre l'État français.

Gourgas Monoblet CÚvennes Gard          Gourgas Monoblet CÚvennes Gard

Façace sud et perron depuis le pied de la terrasse.

La désobéissance militante d'Orhant lui vaut son exclusion du PC puis d'être arrêté le 27 janvier 1961 à Paris et condamné à deux ans de prison, pour désertion, le 18 août de la même année.

Une décennie plus tard dans les Cévennes, Louis Orhant, plus connu sous le nom de Mimir, a pris des allures de patriarche, tel Noé : grande barbe et petites lunettes, rigueur, humour et sens de l'organisation.   Avec sa femme Evelyne, ses enfants, son frère Jean et d'autres bonnes âmes, il va transformer Gourgas en une exploitation agricole autogérée, avec un grand jardin potager, des parcelles cultivées et des animaux de ferme, offrant un cadre de vie salubre et chaleureux pour les autistes et enfants en difficulté qui continuent d'y faire des séjours.

Gourgas Monoblet CÚvennes Gard          Gourgas Monoblet CÚvennes Gard

Le perron au pied de la terrasse et façade sud. Fenêtres au-dessus de l'entrée principale.

Des troskistes à la campagne

Entre temps, la France s'est transformée : au conflit algérien a succédé la vague de Mai 68 qui a fait fleurir groupuscules gauchistes et libertaires. Les vacances d'été sont propices pour former et motiver les nouvelles recrues, et chaque organisation se cherche un site d'hébergement dans lequel les militants les plus expérimentés pourront, pendant une ou deux semaines, transmettre leur savoir aux novices de la révolution.

C'est dans ces circonstances (et avec l'accord de Guattari), qu'Orhant-Mimir, qui a conservé des amitiés parmi les anciens porteurs de valises, notamment, et des dirigeants d'organisations marxistes, ouvre les portes de Gourgas sans esprit partisan.

 

Gourgas Monoblet CÚvennes Gard

Le perron, escalier de gauche

Se retrouvent en alternance les trotskystes de l'OCI (lambertistes) et ceux, moins orthodoxes, de l'AMR (Alliance marxiste révolutionnaire), plus connus sous le nom de « pablistes ». Leur nom vient de leur leader d'origine grecque Michel Raptis, alias « Pablo », ancien secrétaire général de la Quatrième Internationale qui fut, au lendemain de l'indépendance algérienne le conseiller économique du premier président Ahmed Ben Bella et le principal promoteur de l'Autogestion appliquée au socialisme. L' AMR, créée en 1969, est dirigée principalement par Michel Fiant, qui connaît bien Louis Orhant, et Gilbert Marquis, deux ex-compagnons de lutte de Pablo pendant la guerre d'Algérie, et par un jeune militant issu du mouvement lycéen, Maurice Najman, fondateur des Comités d'Action Viet-nam puis, en 1967, des Comités d'Action Lycéens (CAL). l'AMR est composée d'étudiants, de lycéens, d'ouvriers métallurgistes et de quelques cadres avec des implantations à Paris, Lyon, Marseille, Aix, Bordeaux, Toulouse et Limoges. De 1969 à 1974, l'organisation pabliste va tenir ses stages sous la direction de Jean-Louis Weissberg, étudiant en sciences de l'information et responsable de la formation.

 

Gourgas Monoblet CÚvennes Gard        Gourgas Monoblet CÚvennes Gard

Le perron, escalier de gauche. A droite, au pied de la terrasse.

 

Les drapeaux rouges s'installent à Gourgas à la belle saison : l'endroit est agréable, il fait beau. Certains militants viennent en famille en vue de possibles baignades et excursions. Moyenne d'âge du noviciat : entre 16 et 25 ans; celle des militants : entre 20 et 45 ans. Un groupe toulousain, issu d'un mouvement associatif, s'occupe spécialement des enfants.

La maison est grande et comprend deux étages. On dort à dix ou douze dans de vastes dortoirs, avec des matelas par terre ; et ceux qui ont la chance d'avoir une chambre individuelle ne le doivent que parce qu'ils sont les premiers arrivés. Pas de frontière sexuelle, et chacun dort comme il veut, seul, ou à deux, à quatre, et pas toujours avec la même personne d'une nuit à l'autre. La nudité collective ne semble gêner personne. Nous sommes dans l'après mai 68, les images et la musique du film Woodstock viennent donner une douce saveur au vent de liberté qui règne : la révolution commence ici et maintenant.  

Gourgas Monoblet CÚvennes Gard        Gourgas Monoblet CÚvennes Gard

Le perron, escalier de droite

 

Les repas sont pris en collectivité sur la terrasse qui surplombe le perron à deux escaliers de l'entrée principale, et un calendrier des tâches domestiques permet à chacun, selon une rotation minutieuse des équipes, de servir les autres : cuisine, service, vaisselle, ménage. Les sanitaires se bornent à une salle collective dans laquelle on se lave à l'eau froide par petits groupes ; heureusement, il fait très chaud au sud de Cévennes en juillet-août. Les toilettes, c'est la nature, bien que Mimir recommande d'aller dans les latrines (colonisées par des hordes de mouches) construites non loin des bâtiments, plutôt que de maculer le paysage environnant.  

 

Gourgas Jean Segura    

Jean Segura et un enfant en août 2008 à l'entrée principale sur la terrasse.

Histoire(s) politique(s) « in » et féministes, « off ».

Tous les jours, à raison de deux à trois séminaires (matin, après-midi, et quelquefois le soir) les militants et sympathisants se retrouvent dans une vaste magnanerie dans laquelle, des décennies auparavant, on avait élevé le vers à soie, richesse agricole locale grâce aux mûriers qui prospéraient sur les collines cévenoles. C'est une grande pièce haute de plafond, sans fenêtre, ouverte au Nord : il y fait frais, et des sièges d'un ancien cinéma ont été disposés autour d'une table pour y tenir des réunions.

C'est là que, cinq étés durant, on y apprend les bases du matérialisme dialectique et de la lutte des classes, le léninisme et l'histoire du mouvement ouvrier ;   les révolutions russe, chinoise et cubaine, la dérive stalinienne, le trotskisme, l'autogestion. Marx, Engels, Rosa Luxembourg, Lénine, Trotsky, Boukharine, Mao Tse Dong, Lin Piao, Ho Chi Min, Fidel Castro, Ernesto "Che" Guevara se bousculent dans les têtes de ceux qui doivent ingurgiter en une semaine l'équivalent d'un programme d'histoire (improbable dans un lycée) de toute une année. J'ai personnellement participé aux stages de 1972 et 1974.

    Gourgas Monoblet CÚvennes Gard        Gourgas Monoblet CÚvennes Gard

Terrasse avec portail principale. A droite le nouveau perron et la balustrade.

A la longue, ces stages nous rendaient plus instruits, plus intelligents et plus déterminés encore à poursuivre la lutte qui devait nous mener au grand soir. Au cours des pauses et pendant les repas, on commence à parler de féminisme (beaucoup), d'écologie (un peu) et de l'homosexualité (très peu). Les discussions sont houleuses et passionnées. Des tendances et des clans se forment. Certains sont déroutés et préfèrent se tenir à l'écart de ce tumulte, voire vont quitter les lieux.

L'été 1972, les femmes décident de se réunir seules et forment des groupes de discussion où elles évoquent leur malaise face aux hommes qu'elles accusent d'exercer vis-à-vis d'elles une dominance séculaire ; y compris au sein d'une organisation révolutionnaire comme l'AMR. Ces femmes se retrouveront en 1973 au sein du Cercle Elisabeth Dimitriev (du MLF) avec le slogan «  pour un féminisme autogestionnaire ».

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Terrasse vue du dessus. Terrasse , angle ombragé

Pour ne pas être en reste, les hommes, sous l'impulsion de quelques-uns, Maurice Najman en tête, réagissent en formant à leur tour des groupes de conscience (auxquels curieusement Najman ne participe pas) et dont certains se prolongeront pendant encore quelques mois à Paris et à Lyon.  

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Terrasse, côté ombragé.

Une vie de cocagne entre Marx et Pastis

Les péripéties de parcours font de Gourgas sa singularité, d'autant que, comme dans la chanson de Maxime Le Forestier, le lieu est une sorte de « maison bleue adossée à la colline, on y vient à pied, on ne frappe pas (et) ceux qui vivent là ont jeté la clé ».

Chacun y vient en effet à son gré, à condition de se trouver une place dans un dortoir et de respecter la règle des lieux : participer à la vie collective (préparation des repas, vaisselle, balayage, descente des ordures ménagères, donner à manger aux cochons), le tout moyennant une modeste participation financière : un planning que l'on se doit de respecter dans une discipline librement consentie.

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La terrasse vue de la porte principale.                 Banc sur la terrasse.

Des visiteurs « exotiques » -   artistes, intellectuels, psychanalystes, féministes, homosexuels, communistes défroqués et autres clochards célestes - se mêlent souvent à la faune des militants, nourrissant par leurs différences des débats qui ne manquent pas de jaillir, voire d'exploser, au cours des repas ou des moments de détente sur la terrasse ou dans les nombreuses pièces de la grande batisse.

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Intérieurs

Pendant les pauses, et parce qu'il fait très chaud, ceux qui veulent se rafraîchir, vont se baigner nus dans le réservoir d'eau du jardin potager, sous l'oeil amusé de Mimir et de sa tribu.

Et puis il y a les expéditions en voiture à Saint Hippolyte du Fort où l'on se retrouve à la terrasse des cafés pour y boire pastis, bières et limonades. Certains jours, on descend à huit ou dix pour aller, garçons et filles mélangés, se laver aux bains douches municipaux de Saint Hippolyte.

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Portes ouvrant côté nord.

Le dimanche, pas de séminaires, et Mimir emmène en excursion sa famille et tous ceux qui veulent le suivre se baigner dans des rivières sauvages et bassins naturels formés dans les rochers cévenols des environs.

D'autres jours, une bande de courageux s'engage dans une randonnée matinale vers l'une des deux collines Jumelles (Rouquette et Saint Chamand) qui surplombent Gourgas : il faut arriver au sommet entre six et sept heures pour assister au magnifique lever de soleil dont la lumière va bientôt inonder la garrigue.

Gourgas Monoblet CÚvennes Gard        Gourgas Monoblet CÚvennes Gard

Porte du réfectoire.         Lucarne vers la vallée

 

Marge et fermeture

Mais la France change et le mouvement gauchiste se transforme. L'AMR, restée un groupuscule, va voir ses idées sur l'autogestion migrer vers d'autres mouvements et syndicats tels la Ligue Communiste Révolutionnaire,le PSU que Michel Rocard vient de quitter pour le PS, ou la CFDT alors dirigée par Edmond Maire. En 1975, l'AMR rassemble ses militants lors d'un dernier congrès à Juvisy, en région parisienne, qui votent la fusion avec le PSU. C'est la fin des étés rouges à Gourgas.  

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La ruelle extérieure depuis le bas

D'autres mouvements plus radicaux vont émerger de la frustration d'un grand soir qui s'éternise à venir. Parmi ceux-ci, les Autonomes, mouvement protéiforme très implanté en Italie et dont l'un des avatars français fonde en 1974 la revue Marge à l'initiative de Gérald Dittmar et du psychologue Jacques Lesage de La Haye. Influencée par les "gourous de Vincennes" Deleuze et Guattari, Marge voudrait fédérer marginaux et inorganisés et "faire de la marginalité une conscience politique nouvelle" » comme on peut le lire dans l'article "Pourriture de psychiatrie", Cahiers Marge , n°1, 1977.

Gourgas Monoblet CÚvennes Gard        Gourgas Monoblet CÚvennes Gard

Façade Nord

En 1977, Marge tient ses Assises à Gourgas, puis, trouvant le lieu idéal pour y appliquer sa doctrine, va finalement « squatter » les lieux, sans que semble-t-il, Guattari , toujours propriétaire des lieux, y trouve à redire.

Louis Orhant, traité par les Autonomes de "moniteur d'auberge de jeunesse", préfère prendre le large. Il s'installe à Saint André de Valborgne, à quelques dizaines de kilomètres de là pour poursuivre son propre projet communautaire. Gourgas est alors aux mains des "psychiatrisés, toxicos, prostituées, travestis, voyous et délinquants" fédérés par Marge et qui ont désormais le champ libre pour se fondre dans une improbable communauté. Mais l'expérience va faire long feu : sans vrai capitaine et sans économie et règles de vie élémentaires, Gourgas devient peu à peu un bateau ivre, puis un vaisseau fantôme que Marge finit par abandonner.

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Ruelle extérieure depuis le haut.

Revendu en 1983 à trois familles avant la disparition de Guattari, mort en 1992, Gourgas retournera une décennie plus tard à sa vocation agricole : un domaine de 21 hectares   où paissent encore aujourd'hui les chèvres d'André Chapon.

 

Jean SEGURA

Notes : 1. Réfractaires français dans la guerre d'Algérie (1954-1962) par Tramor Quemeneur , p 115 dans l'ouvrage collectif : Militaires et guérilla dans la guerre d'Algérie de Jean-Charles Jauffret, Maurice Vaïsse, Charles Robert Ageron.

Gourgas Monoblet CÚvennes Gard

Porte de l'entrée principale sur la terrasse

SUITE DU PORTEFOLIO GOURGAS

Je remercie les actuels propriétaires qui m'ont autorisé à faire des prises de vue de Gourgas, tel qu'il est en ce mois d'août 2008. - JS

 


GOURGAS SUITE DU PORTEFOLIO

Gourgas Monoblet CÚvennes Gard        Gourgas Monoblet CÚvennes Gard

Gourgas Monoblet CÚvennes Gard

La ruelle intérieure, le four à pain

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Toiture sur pignon nord.           Auvent sur pignon nord.

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Le grand escalier.

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Les fenêtres en ogives de la façade sud.

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Gourgas Monoblet CÚvennes Gard

Arrivée vers le jardin

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Le bassin et le jardin

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Carrelage intérieur.                Détail de toiture

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Carrelage de la terrasse.                Carrelage de l'entrée.

Gourgas Monoblet CÚvennes Gard        Gourgas Monoblet CÚvennes Gard

Mur de l'entrée, craquelures de peinture.

Gourgas Monoblet CÚvennes Gard

Carrelage de l'entrée.



GOURGAS ANTICA

Ici figurent quelques images datant de 1880-1900 tirées à partir de plaques de verre anciennes. Ces plaques ont été retrouvées à Gourgas, notamment par Louis Orhant peu de temps après que Felix Guattari ait acheté le domaine en 1967. Il ne reste que ces quelques reproductions que possèdent encore Louis Orhant ou les actuels occupants de Gourgas, les originaux ayant disparu. Ces images constituent un témoignage unique sur l'état du bâtiment, avant la construction du perron et de la terrasse, mais aussi sur la pérennité des lieux depuis la fin du XIXe siècle. Les portraits sont peut-être ceux des anciens propriétaires (ou bien de parents ou amis en visite), bien que rien n'indique (dans le paysage photographié) qu'il s'agit bien de Gourgas. On peut le supposer, certainement pas l'affirmer.

Jean Segura

Gourgas Monoblet CÚvennes Gard

Façade de Gourgas autour de 1900, avant la construction du perron et de la terrasse

 

Gourgas Monoblet CÚvennes Gard       Gourgas Monoblet CÚvennes Gard

Le perron de Gourgas respectivement autour de 1900 et en 2008

 Gourgas Monoblet CÚvennes Gard        Gourgas Monoblet CÚvennes Gard

La terrasse de Gourgas respectivement autour de 1900 et en 2008

Gourgas Monoblet CÚvennes Gard        Gourgas Monoblet CÚvennes Gard

Le jardin, près du bassin, autour de 1900 et en 2008

Gourgas Monoblet CÚvennes Gard        Gourgas Monoblet CÚvennes Gard

Occupants supposés de Gourgas, autour de 1900

Gourgas Monoblet CÚvennes Gard

Domaine de Gourgas, autour de 1900

 


TÉMOIGNAGE    

La vie de radeau - Le réseau Deligny au quotidien

Jacques Lin

Editions Le mot et le reste - Marseille -2007

(première édition en 1996)

Extraits

p 31

"Je fais une halte à Gourgas, une vaste demeure plantée au pied de deux dents de rocher, dans les premiers replis des Cévennes. Près de cent personnes vivent là, depuis le début de cet été 1967. Des médecins, un architecte, des enseignants, des enfants, un chanteur catalan, deux copains d'usine qui m'ont parlé de ce lieu et encore bien d'autres gens qui ont l'air de tous se connaître. Tout ce petit monde va et vient, discute et s'interpelle dans les couloirs, par les fenêtres et à tous les étages de cette grande maison en piteux état qu'il s'agit aussi de restaurer. Tous les abords accessibles de la maison sont envahis de voitures ; en contrebas, des murets de pierre retiennent la terre autrefois cultivée. Après avoir coupé des ronces, j'installe ma tente près d'un olivier. Un des copains de l'usine s'en va très vite, effarouché par le climat de cette petite société. Je suis aussi déconcerté que lui, mais il y a des outils et du matériel ; alors je m'attelle aux travaux de restauration. Rapidement je me retrouve seul à manier la truelle ; la plupart des volontaires préfèrent les terrasses des cafés, la fraîcheur des ruisseaux ou les fêtes de village.

(...)

p 32 

"Petit à petit Gourgas se vide. Depuis une semaine je devrais être à l'usine ; je n'y retournerai pas. Je reste avec Janmari ; seul dans cette vaste demeure à présent tranquille. Vieille de sept siècles, la maison en garde les empreintes ; des fenêtres en ogive à petits carreaux côtoient sur la large façade d'autres fenêtres plus grandes et plus récentes. Un double escalier et une grande terrasse cachent des murs de fondations fendus par des meurtrières. On peut accéder à la maison par derrière, par la terrasse ou en dessous, par une ruelle intérieure d'où partent des escaliers dans tous les sens. Bâties sur le rocher, plus de cinquante pièces se sont ajoutées au cours des siècles. D'un côté des bergeries prolongent la maison vers la source ; leurs toits sont soutenus par une suite d'arcades. Des magnaneries rehaussent l'autre côté de la maison ; elles sont bâties sur des caves voûtées, au pied des premiers chênes qui montent vers les deux dents du rocher.

(...)

p 33 

"Derrière la maison monte un chemin de charrette, dans le bois qui pousse sous les deux dents du rocher. Au sommet de l'une d'elles reste un long mur très épais qui protégeait une petite chapelle maintenant en ruine. Cet après-midi nous y allons goûter. Il faut une heure de marche et d'escalade pour arriver jusqu'à la ruine.

(...)

p 34 

"Le chemin devient sentier, puis c'est un étroit passage entre les buis et les chênes verts.

(...)

"Un double escalier de pierre avec une rampe en fer ouvragée mène à la terrasse et à la partie de la maison construite au début du siècle.

(...)

p 40

"Fernand Deligny installe sa table pour écrire au premier étage, dans une des pièces où un des coins est arrondi. D'autres sont au second étage et j'occupe en compagnie d'Yves et Michel une grande pièce, séparée en deux par une voûte. Les pierres de cette voûte gardent les traces d'un incendie qui a eu lieu, paraît-il, pendant la guerre des Camisards.

(...)

"Sur une des parois d'un grand bassin vide, des pierres en saillie font des marches. Janmari est descendu dans ce bassin, près du jardin. (...) il est juste sous la conduite en terre cuite par laquelle le bassin est rempli l'été pour arroser le jardin.

(...)

p 40-41

"Printemps 1968. La France est secouée ; les secousses nous parviennent, surtout par la radio. Quelques soubresauts finissent par arriver jusqu'à Gourgas. Les participants des barricades récentes débarquent par dizaines, de jour comme de nuit. La vaste demeure est à nouveau pleine ; on peut même dire qu'elle déborde. Gourgas sert de base pour aller contester le festival d'Avignon ou manifester devant quelques entreprises de la région.

(...)

p 41

"Dans cette grande maison ce n'est qu'un va-et-vient incessant, seulement interrompu par des assemblées générales. Quand la cloche accrochée à la grande façade sonne, c'est le début d'une de ces grand-messes bruyantes et interminable. Je ne participe jamais à ces réunions, ce qui m'est vertement reproché. Porte enfoncée, tiroirs retournés, l'argent que ma mère a envoyé pour nourrir mes frères disparaît. A regret je quitte la vaste demeure.

Gourgas Jacques Lin La Vie de Radeau

La Vie de Radeau

Un livre de Jacques Lin

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TÉMOIGNAGE    

Almanach Actuel 1978 - pages 139-142   

Une évocation de Gourgas par Patrice Van Eersel

Chapitre :   UTOPIES ET RÉVOLTES -

« Mesdames et Messieurs,

entre 1967 et 1977, des milliers de gauchistes

sont passés dans ce monastère.

Les plus jeunes d'entre vous

ne se souviennent peut-être pas bien,

alors, laissez-moi vous raconter ... »

 

Quand ils débarquèrent à Gourgas en août 1968 avec armes et bagages, Louis Orhant et sa femme Evelyne s'assirent un instant pour souffler sur la véranda, sous la glycine - durement délivrée des ronces un an plus tôt. Ils contemplèrent les collines qui les séparaient de la mer. À perte de vue, les contreforts des Cévennes. Les Bénédictins du XVIe choisissaient des natures superbes pour planter leurs maisons. Dans un bois de pins, de chênes-verts et de merisiers, Gourgas domine de petites prairies en terrasses sur 27 hectares. Un fortin, tout d'un bloc, cache au soleil un entrelacs frappant d'escaliers, de corridors, de ruelles intérieures ...

La partie s'annonçait difficile. Depuis quelque temps déjà, de très laides rumeurs circulaient dans le pays sur le compte de la « maison des fous ». Et les rebelles descendus, fin juin 1968, de la capitale, n'avaient rien arrangé en barbouillant de rouge le monument aux morts de St-Hippolyte, un gros bourg plutôt sympathique, à cinq kilomètres de là. Dans un village, le graffiti a toujours moins bonne mine qu'à Paris. Surtout dans les Cévennes où la politique et la gauche sont dominées par des communistes, anciens résistants et patriotes. Ils avaient maudit tous ces « anarchistes » et l'on s'était demandé si   Gourgas n'allait pas devoir fermer, un an à peine après son démarrage.

Qu'il était loin à présent, cet été 67, quand Félix Guattari, propriétaire des lieux, fondateur de La Borde, et ses amis de la F.G.E.R.I. avaient décidé de créer dans le monastère un « centre de stages et de confrontations, ouvert à la fois aux professeurs, aux psychiatres et à leurs patients ! ». Le soleil se couchait derrière l'horizon bosselé. Louis se rappelait cette année désordonnée et ce qu'on lui en avait rapporté.  

Le projet initial était très flou. On parlait beaucoup à l'époque, chez les jeunes intellectuels de gauche, de Kinsgley Hall, cette communauté anti-psychiatrique que Laing et Cooper avaient ouverte à Londres.

Un an durant, la maison avait donc reçu ses visiteurs toute seule. Une vraie panique. Pas de permanents dans une maison gelée que personne ne nettoyait ; certains avaient fait de grosses dettes au village avant de disparaître ; des paysans s'étaient plaints de vols ; des enfants s'étaient blessés dans un espace encombré de poubelles ; un jeune débile psycho-moteur de St-Alban s'était perdu dans les bois et on l'avait retrouvé mort.

C'est dans ces conditions que Louis Orhant avait proposé de tout prendre en charge. Guattari lui avait donné carte blanche. Louis, alors chef de travaux à La Borde, ancien ouvrier de l'aéronautique, avait été formé au P.C.F. qu'il avait quitté en 1956 pour protester contre la guerre d'Algérie. Avec tant de zèle qu'on l'avait d'ailleurs jeté deux ans au bagne pour désertion. Les copains l'appelaient Mimir, il portait déjà ses grosses lunettes - pas encore sa barbe drue - et passait pour un dur plein d'expérience. On était donc en août 1968. Le vent fraîchit, Louis et Evelyne quittèrent la véranda et entrèrent dans l'énorme baraque. Pas d'eau, pas d'électricité, pas une vitre, des toits mal en point, et des fantômes pas gais. Mais Louis était content. Fini La Borde ; il disposait enfin de quoi réaliser ce rêve longtemps caressé au Parti et dans les universités populaires de la Libération : fonder une sorte de camp de vacances permanent, ouvert aux adversaires les plus divers du système capitaliste. Ce soir-là, ils en parlèrent très tard, sur leurs lits de camp.

Une fois de plus, ils repartaient à zéro. Leurs 10 000 F d'économies allaient tout de suite rembourser les dettes des visiteurs indélicats de la F.G.E.R.I. Refaire ami-ami avec les Cévenols était primordial. Et compliqué. Mai 68 avait donné des ailes à Louis. Une idée fixe : «  honorer l'appel de la Sorbonne », prolonger le grand forum de l'Odéon, préserver ce grouillement de rencontres imprévues.

Six mois durant, avec deux copains, Louis et Evelyne s'organisèrent. Travaillant dur, chacun son tour, à l'extérieur, ils achetèrent des outils, une tronçonneuse, du ciment, un motoculteur, un congélateur ... Dans deux des quelque trente pièces du petit château, ils installèrent des dortoirs de fortune, fabriquant eux-mêmes des lits superposés, et l'on pourrait bientôt se rassembler, le soir, dans l'énorme cuisine des moines, toute voûtée comme une caverne aux pierres noires de fumée. L'eau de la montagne coula dans l'évier.

L'AJS ne savait pas faire la cuisine

Alors commença la grande tournée. De la bastide de Gourgas, à mi-pente de la colline de Monoblet, on aperçoit la piste jusque très loin, et Mimir pouvait les voir arriver. Au début, les lourdes caravanes de l'extrême-gauche. S'il avait été impressionné   par l'aspect « révolution culturelle » du mois de mai, Mimir n'en demeurait pas moins un politique très classique et les anciens copains auxquels il s'adressa étaient généralement militants. Bon nombre d'entre eux dirigeaient désormais des organisations gauchistes, le vent en poupe ; Il les invita à venir faire leurs stages à Gourgas. Mimir ne demandait à chacun qu'une quote-part volontaire, en fonction des possibilités.

À dix, vingt, parfois beaucoup plus, les gauchistes investirent le nouveau Gourgas. Les trotskistes étaient majoritaires. Ceux de l'AJS par exemple, branche cadette de 1'OCI - que Mimir écoutait, un peu narquois, parler d'une armée rouge   européenne - recrutaient les lycéens avides d'une révolution dans l'ordre. À l'AMR, autres trotskistes, on était plus rigolo.

Un matin de l'été 1969, débarquèrent des survivants de l'Internationale Situationniste - la reine secrète du mois de mai - et des représentants de groupes anarchistes du Midi. Leur objectif : la fusion dans un mouvement libertaire nouveau. Les situs proposaient un voyage en Italie, les méridionaux s'intéressaient   déjà   davantage à l'Occitanie. Il fut question des Weathermen et de possibles sabotages en France. Ils mangèrent et ils burent. Mimir évoquait la CNT, Barcelone, timidement : il connaissait mal les libertaires ... Au troisième jour, il s'enquit des intentions financières de ses hôtes.  

C'en était trop. Un anar explosa: « Il y a ici des tonnes de bouffe et tu viens nous faire chier avec tes histoires ? »

Les autres se marraient très fort: « Qu'est-ce que tu veux ? Cent balles ? Tiens ! » Et on lui jeta une piécette à la figure. Mimir dut   négocier un prix de séjour; il avait vu pire ; mais cette histoire était idiote. Plus tard, les grandes gueules descendirent à Saint-Hippolyte-du-Fort ficher un drapeau noir sur le monument aux morts.

Après leur passage, Mimir s'interroge : « Des suicidaires, ces mecs-là ! » Un voyageur lui raconta un jour la mort,   dans un accident d'auto, des dirigeants de ce stage. Rumeur ? Vérité ? Drôles de types.

Mimir se résolut à demander 20 F par jour à tout visiteur. Ceux qui pouvaient paieraient plus, avec les fauchés, on verrait. Les parasites furent vite pléïade, mais on apprit à dresser les digues. Pourtant, avec mille et même, vers la fin, en 1976, deux mille passages par an, la tribu Orhant parvint à survivre, en retapant la maison.

Deux conditions furent requises de ceux qui frappaient à la porte : pas de larbin, tout le monde participe aux travaux ménagers ; aucune réunion ne peut avoir lieu à huis-clos. Consultés, les militants politiques approuvèrent ces principes.

II n'y avait pas qu'eux Gourgas conservait des liens privilégiés avec La Borde, et Mimir en noua bientôt de nouveaux avec tout un tas de cliniques, d'H.P., d'institutions « sociales » ou de maisons de correction d'où lui parvinrent des vacanciers un peu spéciaux, accompagnés ou pas de leurs infirmiers. Il arrivait donc à Gourgas que des caractériels viennent poser des questions saugrenues à trente rhéteurs marxistes réunis en grand conseil pour discourir sur Cuba ou le Joint François. Ou encore que l'on demande aux révolutionnaires de service de venir écouter un petit concert de musique de chambre offert par les psychiatrisés de La Borde. Et les révolutionnaires venaient ! C'était l'époque où les maos menaient grand fracas à travers la France, proclamant l'avènement proche d'une « démocratie directe » où tout le monde pourrait s'exprimer ; l'idée d'assemblée générale permanente flottait toujours sur l'extrême-gauche, et nulle organisation n'aurait osé publiquement fermer ses portes aux masses, fussent-elles, comme souvent à Gourgas, légèrement « déconnectées ».

Mixture des plus étranges. L'AMR savait rire. « Un jour, raconte un ancien de Gourgas, j'ai fait grimper tout le bureau politique de l'AMR sur la table en leur servant un gros crapeau-buffle sur un plateau à fromages. On se fendait la pêche à leur raconter des histoires moyenâgeuses, et à surgir vers minuit déguisés en monstres. Ils fuyaient de peur à quarante lieues. »   

L'AMR revint six ans de suite; elle appréciait les fantômes de Gourgas.

Les militants de l'AJS, eux, ne supportaient pas que les semi-débiles de l'hôpital de Ville-d'Avray viennent traîner à leurs débats. C'était la troisième fois qu'ils organisaient un stage, et ils s'estimaient le droit de chasser les intrus malades. Les amis de Mimir s'interposèrent. On s'agrippa au collet. Ce fut le dernier stage de l'AJS dans les Cévennes.

Mimir ne pleura point. « On n'était pas fait pour s'entendre. Avant chaque stage, ils envoyaient une petite équipe préparer le terrain et disposer des pancartes du style « dortoir filles », « dortoir garçons » ... Il se marrait : « Le cuisinier de l'AJS, d'ordinaire trésorier, ne savait pas faire des oeufs durs. Il jetait les steaks hachés dans la poêle avec le papier. »

Les rares maos de la Gauche Prolétarienne que l'on vit venaient de Marseille. Ils n'étaient pas antipathiques mais ils démolissaient les outils.

L'été 1971, le Front de Libération de la Jeunesse organisa son fameux camp sauvage à Palavas-les-Flots. Une petite semaine de rude fête au soleil, et, le 9 août, les C.R.S. procédaient à l'évacuation du camp. Ils embarquèrent des centaines de chevelus dans leurs cars gris et les déposèrent aux pieds des Cévennes en rigolant.: « Allez-y, c'est plein de communautés par là, elles seront ravies de vous accueillir ! »

La première vague des « hippies » affamés fut plutôt bien reçue dans les chaumières. Avec la seconde commencèrent les problèmes. À Gourgas, ils débarquèrent en pleine nuit. Mimir dut chercher de la paille pour le sommeil des masses. Mais certains voulaient entrer de force dans des lits où il y avait déjà du monde. Avec leurs chaussures ! On les encouragea à retourner au bord de la mer, poursuivre leur héroïque combat. Les « hippies » répondirent : "Quel combat ? On était juste venu jouer de la guitare et ils nous ont chassés. Maintenant, on est bien ici ; pas de flics, beaucoup de choses à manger, on reste. » Il y eut des insultes et des coups. On repoussa les envahisseurs qui pillèrent le potager avant de s'en aller.

Mimir ne savait sur quel pied danser. Entre les organisations ossifiées et les hordes sympathiques mais pillardes, que faire ? Problème que venait encore compliquer la formidable aversion que ces groupes entretenaient les uns envers les autres. Ce fut là une première grande consternation à Gourgas : l'esprit sectaire régnait en maître tyrannique sur l'extrême-gauche et la marginalité tout entière.

Bien plus tard, les gens de Gourgas se rendirent compte de certaines de leurs erreurs. Cette idée, par exemple, de coller tout le monde autour d'une gigantesque et unique table. C'est que Mimir aimait présider les fiestas et faire rire les foules ! On voyait les bandes se grouper aux quatre coins et se fusiller du regard. En 1975, on installa donc trois petits réfectoires séparés ; alors seulement se produisirent des échanges entre membres de groupes différents. Mais le monastère est tout entier ramassé sur lui-même. C'est la maison qu'il aurait fallu pouvoir faire éclater. Une demi-douzaine de personnes maximum vivaient à Gourgas en permanence, dont le frère d'Evelyne, instituteur au village. Sans compter les deux petits Orhant nés sur place, et la bonne cinquantaine de fidèles qui saisissaient la moindre occasion pour rappliquer.

Mimir était un chef incontesté. Il gardait la tirelire commune dans sa chambre, recevait le courrier, et c'est à lui qu'on s'adressait en arrivant. Quelques amis dénoncèrent son despotisme. Il s'en sortait toujours bien. Il se levait à cinq heures, travaillait comme quatre, souvent seul, quand les autres faisaient la grasse matinée. Et puis, il est vrai, ça ne lui déplaisait pas d'être le chef. Il s'était laissé pousser la barbe.

Un jour, il ne supporta plus d'accueillir automatiquement la moindre personne qui escaladait la colline, et c'est Bruno Rondelet, un ancien de l'AMR venu un jour en stage et resté à Gourgas, qui donna son nom au téléphone. Du coup, les visiteurs qui arrivaient le soir demandaient : « C'est bien ici la communauté de Bruno Rondelet ? Où est Bruno Rondelet ? Nous voudrions le voir. » Il leur fallait un maître de céans - même s'ils finissaient généralement par le critiquer.

Mimir était un chef et il s'interrogeait

Dieu sait si les communautés ont défilé à Gourgas !

La danse commença dès l'hiver 1968-1969. Au début, Louis était tout ému ; une race nouvelle se levait dans l'exode urbain. Elle en avait assez d'attendre le grand soir. Un maître-mot était entré en scène : to share  ; il fallait tout partager, le fric, l'amour, le flip, les draps. Mais, impossible de partager sans briser les murettes têtues de la petite famille , comme l'avait bien écrit Reich que tout le monde lisait. Les communautaires brisaient donc allègrement : le vieux couple, la vieille maison individuelle, les vieilles tables et les vieux lits avec leurs bois hauts et rigides, et ce vieux phallus qui mettait toujours les pieds sous la table en rentrant, ils brisèrent tout. Enfin, ils le croyaient. Toute la folle entreprise était aimantée par l'idée qu'on proposait au monde ébahi un modèle de vie nouveau : de petits groupes égalitaires, où les enfants auraient   dix pères et dix mères - de vrais mutants - où l'on abolirait la division entre travail intellectuel et travail manuel, grâce à la rotation des tâches dans le ménage, l'éducation ou aux champs.

Hélas, les réflexes étaient bien ancrés. La jalousie guettait, les autoritaires attrapaient des ulcères de ne pouvoir ouvertement commander ; les mâles en prenaient plein la gueule, mais plus d'une femelle rêvait d'un protecteur ; on finissait par haïr le chômeur qui n'en branlait pas une quand soi-même on bossait tous les jours.

Mimir les sentait immatures. « Des mots et des images plein la bouche et les yeux, mais aucun sens du réel. » Ses copains militants étaient bien de cet avis et raillaient ouvertement les routards de passage. Les communautaires, de leur côté, n'avaient aucun mal à souligner l'extrême « misère quotidienne » des politiques , surtout dans l'extrême-gauche où l'esprit de sacrifice et le sectarisme changeaient le bon vin en vinaigre.

Les communautaires, au moins, s'interrogeaient sur leur vie « privée », et Mimir commençait à s'interroger sur la révolution.

Trente-deux communautés avaient séjourné à Gourgas.

Les premières années, il faut le dire, les garçons étaient largement majoritaires, et leur frustration d'autant plus grande que la libération sexuelle déboulait plein gaz à l'ordre du jour. L'insoluble problème absorbait une bonne part des énergies. On vit des choses étranges.

Des rumeurs avaient rapporté qu'en Ariège - haut lieu communautaire avec les Cévennes et les Corbières - des barbes-bleues faisaient des victimes parmi les rares filles du nouveau monde. Une sorte de tribunal se réunit à Gourgas en septembre 1970 et, au nom d'un code d'honneur féministe et anarchiste, condamna pour « orgie et vol » un garçon jugé particulièrement immoral. Il s'agissait de Marc Saracino, fondateur de plusieurs communautés dont une, célèbre, allait longtemps encore faire parler d'elle, le Planel du Bis. En fait, l'histoire était confuse ; Saracino et son procureur, Pierre Méric, étaient d'anciens copains ; ils avaient fondé ensemble la communauté de Villeneuve-du-Bosc et s'étaient fâchés. Cela sentait le règlement de comptes. Evidemment, magouilles et coups fourrés n'épargnaient pas les communautés, pourquoi l'auraient-elles fait ?

Au printemps 1971, à l'initiative de Saracino, vingt-trois communautés se rassemblèrent à Gourgas. Elles se proposaient d'édifier un réseau de distribution de produits agricoles et artisanaux, de réfléchir aux écoles parallèles et de lancer une revue communautaire. On rédigea aussi un « Bulletin de Gourgas », truffé de renseignements juridiques et pratiques, qu'on envoya à onze autres communautés avec qui on se sentait d'accord.

Seule la revue vit le jour. Intitulée Utopies , elle draina un flot hétéroclite d'informations pratiques et d'analyses théorico-situs. Le réseau de distribution vivota et sombra. Quant aux écoles parallèles, les idées volaient à trop haute altitude. Quand Mimir demanda en préambule s'il ne faudrait pas tout de suite organiser une crèche pour les bébés présents, il souleva un hurlement : « Ah non ! qu'ils fassent ce qu'ils veulent ! Ils sont libres, non ? » Au bout de deux jours, on ne distinguait plus les bébés geignant sous les mouches et le caca.

« Toujours pareil », pensait Mimir - ses propres enfants désormais en permanence sur les genoux - « le laxisme bloque tout progrès ». Du coup, il devenait sceptique, se crispait dans ses convictions d'organisateur. Gourgas tournait rond, telle une grosse auberge assez classique.  

Il y avait pourtant la nature, la montagne, la mer pas loin, l'espace - pas aussi énormes dans les Cévennes qu'en Californie, mais enfin... Pour les communautaires du Sud, l'amour, l'affection - puisque c'était là une quête centrale - pouvaient se brancher sur ces forces-là. Mais non, ou très peu. Partout, il était beaucoup question du désir, mais toujours dans le petit cercle fermé de la maison, du politique et du mental. La nature semblait pur décor.

Sur ce plan-là, Mimir fut d'abord pareil aux autres. Ainsi, à Gourgas, peu de gens finalement s'intéressaient à la végétation, aux cultures possibles, au soleil, aux animaux... Ni les profs, ni les militants, ni même les communautaires, permanents ou de passage. La politique restait hégémonique dans les têtes. C'est que les Français ont une tradition de la rébellion de Baboeuf aux coopératives de production, en passant par la Commune et en faisant un crochet par l'Ukraine de Makhno. On pensait : s'il est vrai que le rebelle est celui qui sait le mieux aimer, il sait aussi haïr.

Mimir, lui, découvrait les enfants et par eux, la nature. Les enfants se fondaient dans les bois, adoraient les bestioles et le jardinage. Du coup, Mimir monta une basse-cour et acheta des moutons. Militant politique pendant vingt ans, il n'avait guère trouvé le temps de s'intéresser aux climats, à l'humus, aux étoiles, aux sources et aux légumes.

Les grandes migrations de communautaires se tarirent lentement à partir de 1973. L'hiver venu, on circulait moins, ou alors pour fuir une épave où l'on crevait de faim. De 1973 à 1976, on se demanda si le mouvement n'allait pas sombrer pour de bon. Outre le désenchantement, la police ratissait les régions denses en marginaux. Souvent, sous n'importe quel prétexte, Mimir fut convoqué des centaines de fois à la gendarmerie du coin. La flicaille était bien sûr friande d'histoires de dope, de détournements de mineurs et de vols. Et elle n'avait pas toujours la berlue ! Plusieurs communautés du Sud s'étaient mises à vivre peinardement du cambriolage à grande échelle : chaînes Hi-fi, motos, fourrures, etc. Un soir, l'une d'elles flamba. Les pompiers découvrirent des liasses de billets consumés, cachés à des endroits différents, à la plus grande stupéfaction des communautaires eux-mêmes : les joyeux drilles se méfiaient les uns des autres.

Parés à atterrir

Pourtant, en 1976, en 1977, des centaines de communautés demeuraient sur leurs pattes. La plupart s'en étaient tirées autour d'un noyau quasi familial : un couple, leurs gosses, un copain ... Pour le coup, le rapport atrophié à la nature s'était épanoui. Hypertrophié même ! Certains marginaux ne parlaient plus que de chèvres, de choux, de lunes montante ou descendante. L'internationalisme prolétarien était radicalement oublié. On était individualiste et l'on n'avait plus honte de le proclamer.

En août 1976, un vieil anarchiste de trente ans arriva à Gourgas fou de rage. Il revenait   des Corbières et là-bas, les communautaires avaient réussi à empêcher un festival rock d'avoir lieu. « Ils disaient qu'ils avaient horreur des hordes de pillards et qu'ils seraient obligés de défendre leurs carottes avec des fusils. Tu te rends compte ! »

Mimir se rendait compte qu'après s'être crevé pendant des années à mettre une ferme en route, on n'apprécie guère le petit nuage qui annonce le passage des nomades. Et il se souvenait du grand défilé des voleurs.

Beaucoup « d'amis » de Gourgas piquaient, en douce, une petite tomate fraîche le matin en se levant, quelques bouquins dans la journée, un sac de couchage le soir, un chalumeau ou une batterie de 2 CV avant de repartir - ceci sans interruption pendant six ou sept ans. Parfois, Mimir et ses copains devaient faire la « tournée » des communautés pour récupérer un objet particulièrement coûteux, et visiter notamment celles dont on savait qu'elles s'étaient bâties à l'automne 1968 avec le fric détourné des quêtes de solidarité ouvrière du mois de mai.  

Quelque chose changea vers 1976. Le gauchisme finissait de mourir. Les communautés tendaient à se recroqueviller sur elles-mêmes. Et la routine menaçait Gourgas. Evelyne en avait sa claque de nourrir trente personnes sur deux feux à lessiveuse. Louis ne pouvait échapper au rôle de père-abbé dans lequel le renvoyaient les vieux habitués pépères du monastère. Peut-être est-ce cette lassitude, plus ou moins consciente, qui explique l'étrange rapidité de la fin.  

C'était le 26 février 1977, quand débarquèrent les pirates. Ils s'étaient déjà signalés quelques mois auparavant, lors d'un très bref séjour, et avaient prévenu Mimir de leur intention de venir, à dix ou quinze, s'installer chez lui. Ils arrivaient du village de Routier, dans l'Aude, et aimaient rappeler que « routier », au Moyen Age, signifiait « naufrageurs du continent ». On les appelait du même nom. Leur objectif était de créer un relais de plus au réseau dit « alternative de la psychiatrie », fondé peu de temps avant par une belle brochette de célébrités anti-psychiatriques , dont Laing, Cooper, Basaglia, Deligny, Deleuze et Guattari. Le propriétaire de Gourgas avait laissé entendre aux « routiers » qu'il « ne se passait plus rien de bandant du côté de Mimir » et qu'il serait content que quelqu'un prenne la relève. Si possible dans le champ de l'anti-psychiatrie.

En fait, cela faisait déjà deux ou trois ans que la « clientèle » de Mimir était redevenue, pour l'essentiel, « anti-psychiatrique ». Mais l'attitude des « psy », tout « anti » qu'ils soient, était souvent douteuse. Le 14 juillet 1976, par exemple, ceux de l'H.P. de Ville-d'Avray avaient doublé les doses de neuroleptiques de leurs « malades » pour pouvoir aller tranquillement au bal. Et ils s'étaient mis en rogne quand, rentrant ivres-morts au petit matin, ils avaient découvert leurs internés en train de danser sous la présidence de Louis. Très mécontents, ils avaient par la suite « oublié» de payer leur séjour.

Les « Routiers », eux, ne voulaient pas entendre parler de ce genre d'histoire. Quand ils apprirent qu'à Gourgas, on avait toléré l'administration de neuroleptiques, leur sang se gela très noblement. Leur ambition - et celle des trois ou quatre autres communautés du   « Réseau Sud-Est » (1) - était même de dépasser le stade anti-psychiatrique qui commençait à stagner. Aider les cinglés à « voyager jusqu'au bout de la folie » ne suffisait pas : on l'avait déjà fait dans d'autres communautés et on avait arrêté. Ceux-là n'étaient pour eux que des mollassons. Il fallait créer de petites communautés remplies de gens « normaux » et « traversables par la folie ».

La bataille dura quinze jours, mais dès le premier   week-end tout était joué. Les « routiers » étaient accompagnés d'une quinzaine de militants de Marge , dernière organisation libertaire en date, grande amie des drogués et des taulards, et très au fait des discours situationniste et lacanien ... Du côté de Mimir, des paysans de la région, d'anciens copains du P.C. et un paquet de fidèles venus des villes. Les envahisseurs avaient surtout l'impression de jouer une vaste farce, alors qu'en face on prenait le drame au sérieux. Certains pleuraient ou voulaient se battre, montrer aux voyous qu'il y avait une morale des marginaux, les jeter dehors. Mais il faut croire que Mimir était las ; il avait perdu son tonus et contempla, une dernière fois, consterné, les gamins de   Routier lui proposer le plus sérieusement du monde de rester avec eux - « on t'accepte comme tu es, mon vieux ! ». Finalement, Mimir et les siens partirent. Au grand dam de nombre de « fidèles » qui voyaient s'effondrer leur lieu de vacances préféré.

Restèrent, tout seuls, les dix ou quinze "Routiers », sidérés. Menés par une gentille Pasionaria, un Viking courageux ayant jadis travaillé à La Borde et deux ou trois anciens communautaires des Corbières qui refusaient « le trip chèvres et choux », ils étaient tous très jeunes, s'amusaient beaucoup, et n'avaient, pour la plupart, jamais travaillé ni milité nulle part. Il y avait là, par exemple, deux fugueurs ; un travesti échappé du bagne de la prostitution marseillaise, un autre échappé, mais d'asile celui-là - et qui se portait comme un charme à présent - plus quatre bambins roses et morveux.

Ils avaient des moutons et quatre chevaux de race. La nature les intéressait, mais pour le plaisir seulement. Dans la maison, ils supprimèrent les dortoirs et s'attribuèrent chacun une belle chambre. Ils n'avaient pas la moindre idée de la façon dont ils allaient survivre, sinon dans l'hypothétique attente d'une subvention de la Direction sociale. Ah, si : ils avaient l'intention de monter un restaurant « très cher, pour pomper les touristes » ! Ils avaient presque autant de rêves en tête, et d'illusions, que les premiers communautaires de 1970. Ils expliquaient le plus sérieusement du monde : « Tu comprends, le truc, c'est de pas travailler si on n'en a pas envie », ou bien : « Quand un couple éclate, c'est dur, mais on en parle beaucoup entre nous et on comprend des tas de trucs. »

Allons bon ! Etait-ce donc reparti pour un tour ?

Et   Mimir, de son côté, se demandait si, tout compte fait, il n'allait pas les rejoindre.

Patrice Van Eersel

 

 1. Fédération des groupes d'étude et de recherche institutionnelle.

2. Il faudrait vérifier les sources de P. Van Eersel. Confusion possible avec l'Hôpital de Ville-Evrard, établissement spécialisé en santé mentale depuis 1862 (note personnelle de JS).  

 

Gourgas Patrice Van Eersel Almanach Actuel 1978

Almanach Actuel 1978

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TÉMOIGNAGE

Edith Gorren , artiste peintre à Bazas en Sud Gironde, a vécu à Gourgas après 1977. Elle en évoque le souvenir sur son site

Gourgas Edith Gorren

La 203 de Gourgas : Dessin Edith Gorren

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